• Le légende de L'homme Loup

    L'homme accoudé à la fenêtre semblait perdu dans ses pensées. Son regard se perdait à travers les lambeaux de brume qui masquaient le fleuve St-Laurent. La route sinueuse à souhait le longeait, menant vers la Côte-Nord, du côté est du Saguenay, et les pentes et descentes se succédaient sans arrêt. Tout en haut d'une grande côte enfilant une courbe prononcée, le chauffeur annonça la destination. 

    Pierre-Alexandre L.-Richard descendit de l'autocar qui venait de s'arrêter sur la route 138, en face d'un petit restaurant appelé "La Petite Marmite", face au dépanneur du coin.

    Le village des Escoumins semblait encore endormi et figé dans la brume de décembre et se lovait au fond de la baie où le fleuve se retirait lentement à marée basse.

    Transi et plutôt surpris par l'humidité pénétrante du matin, il se dirigea d'un pas pressé vers l'entrée du resto, s'y engouffra et demanda tout de suite un café bien brûlant, suivi d'un Napoléon, un gros déjeûner de bûcheron, comme on les appelait dans ce coin, composé de saucisses, jambon, oeufs, fèves au lard et patates rôties. Il avala le tout en un rien de temps, bien arrosé de café à volonté. Revigoré, il demanda à la serveuse où il pouvait trouver un certain André, un rentier à la retraite depuis un an ou deux.

    Guidé par les indications de la serveuse, Pierre-Alexandre, au volant d'une Jeep louée quelques minutes plus tôt, se dirigea vers la sortie du village et trouva sans trop de peine le petit développement en question, où une série de maisons mobiles s'alignaient, sur de grands terrains, bien soignés et entretenus avec goût. Il trouva l'adresse, gara sa voiture et descendit, tout de suite accueilli par les jappements d'un gros chien noir, un Terre-Neuve, bien en santé et à la fourrure luisante, noire comme la nuit

    Le vieil homme sortit sur le perron, attiré par les aboiements de son chien, bon gardien, et le calma. C'était lui le maître et la bête se tut et se trouva à ses côtés, assis, attendant ses ordres. D'un sourire où manquait une dent et l'oeil inquisiteur, il fit signe d'approcher et s'enquit de sa visite. Après quelques échanges, il fit entrer son visiteur qu'il installa au coin du feu qui ronronnait dans le salon. Cet homme qui s'appelait André, dont il avait entendu parler, était un homme pas très grand, plutôt chauve, approchant la fin soixantaine, encore alerte et faisait preuve encore une fois d'un accueil chaleureux qui faisait la renommée des gens de l'arrière-pays.

    Il alla droit au but, sans détournements, direct, les yeux bleus scrutant le visage du jeune homme devant lui.

    "Qu'est-ce qu'un journaliste comme vous vient chercher dans ce coin de pays ?" lança-t-il.

    Il décida sans détours d'être franc et se présenta d'abord.

    "Je suis Pierre-Alexandre L.Richard, journaliste de Radio-Québec. Je n'ai que 26 ans, et je m'intéresse tout particulièrement aux vieilles légendes de ce pays. Pas du genre qu'on entend un peu partout et qui sont particulièrement connues des médias, mais plutôt celles qu'on entend entre les branches, celles plutôt véhiculées entre les générations et dont on cherche parfois le fondement, et faire en sorte qu'elles soient connues du public."

    André le regarda longuement, un peu perplexe.

    "Et pourquoi, s'enquit-il, êtes-vous donc chez moi ce matin, alors ?"

    Tout en prenant le café que lui tendait son hôte, le journaliste répondit sans attendre:

    " La légende de l'Homme-loup" avec des mots qu'il pesa un à un. "L'histoire d'un certain Napoléon..."

    André parut surpris et échappa sa cuillère dont le bruit retentit dans le silence.

    "D'où tenez-vous cette histoire, jeune homme ?"

    "De la bouche même de Catherine, votre petite-fille, avec qui j'ai terminé mes études journalistiques" reprit Pierre-Alexandre, "elle et moi avons partagé certains secrets il y a quelques années. Nous étions très près un de l'autre et on se voit encore à l'occasion avec plaisir."

    "Je crois que c'est justement le genre de légende qui se transmet entre les générations" enchaîna-til, "et jamais je n'ai oublié ce qu'elle m'a raconté. Je veux en savoir plus..."

    Le vieil homme sourit enfin et dit "Peut-être a-t-on intérêt à le raconter en effet, je me fait déjà vieux et certains faits tendent à se dissiper de nos jours."

    "Prenez des notes, mon jeune ami, et soyez attentif..." et reprit en se râclant la gorge,

    "Tout ce que je vais vous raconter vient de mon père, et j'ai aussi été un témoin visuel de ce que je vais vous dire..."

    "Napo était un drôle d'homme, partagé entre son amour pour la nature et son amour pour Marguerite, la seule femme de sa vie. Il aimait son métier de bûcheron et trappeur, comme bien de jeunes hommes de la Côte-Nord, et il y passait la majeure partie de son temps. Il avait développé aussi, raconte-on, une habilité peu commune pour communiquer avec certains animaux sauvages, comme les ours, les loups et ceux-ci semblaient avoir du respect pour cet homme. On entendit bien des histoires sur son compte et même sa réputation le précédait parfois à travers toute la région."

    "Un jour, on dit qu'il rencontra une certaine Marguerite, non loin de Forrestville. Au fil du temps, elle réussit à apprivoiser cet homme des bois, et à l'enjôler, au point qu'ils se marièrent. Jamais elle ne l'a retenu quand l'attirance de la forêt se faisait trop forte et qu'il partait trapper ou bûcher pendant de longues périodes. De son côté, elle partait rendre visite dans sa famille à Québec, je crois. Mais un jour la maladie frappa gravement Marguerite qui ne revint pas de son voyage, et Napo se retrouva fin seul et brisé. Il disparut dans la forêt pour de bon."

    "On entendit des rumeurs un jour qu'une fille était née de leur union et que Napo ne savait même pas au sujet de l'enfant. Personne ne put jamais le prouver et la rumeur fut oubliée avec les années. Napo était devenu un trappeur de grande renommée et les nouvelles parvenaient par bribes des Indiens qui le côtoyaient parfois et troquaient ses ballots de fourrures de grande qualité. Certains ont raconté qu'il vivait dans une cabane, près de la rivière, et passait son temps avec une bande de loups qu'il avait, semble-t'il, apprivoisé grossièrement, et surtout une louve qui le suivait partout, obéissante comme un chien."

    "Pendant des années, on entendit des histoires, à gauche et à droite, sur Napo et ses loups. Des histoires qu'on ne pouvait vérifier, mais qui se racontaient de village en village, de personne à personne. Un jour, un vieil indien raconta que Napo était parti avec les grands esprits, et que la louve chantait pendant des nuits entières, triste et errante. Le vieil Indien rapporta à mon père un livre qui semblait être le journal de Napo, dans lequel il rédigeait ses pensées de temps à autres, au fil des années. Mon père m'a confié ce journal à sa mort, et je souviendrai toujours de ses dernières phrases de Napo : ...j'ai vécu heureux et seul pendant des années, avec les loups, et quand viendra le dernier jour, les loups chanteront mes funèbres de lune en lune, et je viendrai parfois les rejoindre..."

    Ce sont ses derniers mots, écrits d'une main tremblante."

    "Parfois à la pleine lune, près de sa rivière, au faîte de la montagne, par temps dégagé,l'on peut apercevoir un loup qui hurle dans la nuit pendant que l'ombre de Napo se détache sur l'astre blafard.  J'ai moi-même été témoin de ce fait, personnellement, ainsi que d'autres personnes, à quelques reprises. Les années ont passé et certains parlent maintenant de ce Napo comme une légende, authentifiée par certains témoins. Mais les gens tendent à oublier..."

    "Le vieil homme remarqua tout à coup les yeux brillants du jeune homme attentif à ses paroles. Vous savez, reprit-il, on peut douter, mais jamais de ça ..."

    Il s'étira le bras et ouvrit un petit coffre à ses côtés, en tira un vieux livre jaunit, dont le nom était gravé dans le cuir.

    "Voyez-vous même", dit-il  en tendant le livre d'une main tremblante. " Gravé au nom de Napoléon Ledoux, trappeur"

    Pierre-Alexandre prit le livre avec émotion et parcourut les dernières phrases écrites à la main.

    "Dites-moi, jeune homme, pourquoi vous intéressez vous vraiment à cette histoire ?"

    D'une voix sanglotante, le jeune homme répondit : " Je dois vous avouer, monsieur, que je m'y intéresse personnellement, mon nom est Pierre-Alexandre L.-Richard, où le L en fait tient pour Ledoux-Richard, arrière-petit-fils de Napoléon Ledoux !!! "

    Sous le poids de l'émotion, le vieil homme retomba dans sa chaise et regarda ce jeune journaliste en disant: "C'est un honneur pour moi de serrer la main du descendant de Napo, garde ce livre en souvenir. Je sais que tu continueras de faire connaître et vivre sa légende pendant encore longtemps."

    "Si tu veux bien, ce soir c'est la pleine lune et le moment est bien choisi. Si on se met en route dès ce matin, nous pouvons être à cette montagne dont je te parlais...

    Tous les deux, nous y verrons l'Homme-loup., assura-t-il avec un grand sourire et la larme à l'oeil.

    Pierre-Alexandre serra l'homme bien fort dans ses bras.

    "Mettons-nous en route, dit-il, ce jour est le plus beau jour de ma vie !!!"

    Poème trouvé sur le site de : La Légende de l'Homme-loup 

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